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Photo : bureaux

Pour s’informer, les sourds ont désormais un média en langue des signes

Informer les sourds, c’est l’ambition de Média’Pi!. Pour cela, le site d’information a fait le choix de sa langue de diffusion : la langue des signes. C’est aussi la langue de travail de la rédaction.

9 heures, un vendredi matin à Aubervilliers, aux portes de Paris. Des éclats de rire parviennent de la rédaction de Média’Pi! mais la conversation est tenue secrète, ce d’autant plus facilement que Beaview se heurte à la barrière de la langue. Dans ce média qui produit presque chaque jour de l’information en vidéo, tout se passe en effet en langue des signes française (LSF). « Ici, il n’y a presque que des sourds », expose Noémie Churlet, la directrice. « Nous intégrons aussi des personnes entendantes mais notre langue de travail reste la LSF : notre rédaction est en réalité bilingue. » Pour elle, cela présente un avantage majeur : « à la différence des entreprises où la majorité des salariés est entendante, ici les sourds ne sont pas coupés des échanges. Ils acquièrent d’autant plus vite des compétences ».

Jean-Marie Hallégot, Présentateur et technicien audiovisuel

« Il faut traduire le sens en LSF plutôt que le mot »

Trente minutes plus tard, trois personnes sont en studio. Jean-Marie Hallégot lisse sa moustache avant de se placer devant la caméra : il présente ce jour-là le journal vidéo hebdomadaire du vendredi qui dure sept minutes. Derrière la caméra se tient Chris Comendador, le journaliste qui a choisi et écrit les textes la veille. Maintenant, il faut traduire ce texte en LSF le plus fidèlement possible. « La LSF a une grammaire propre, une structure propre », rappelle-t-il. Le journaliste, le présentateur et l’interprète présente ce jour-là se questionnent : « Quel signe choisir pour traduire la Cour de Cassation ? ». « Il faut favoriser la traduction du sens », explique Chris Comendador, qui détient sa carte de presse. Au signe signifiant « casser » est donc préféré celui qui rendra l’idée « d’une haute cour de justice ». « Ça tourne », fait savoir le journaliste avec son index droit.

« Il faut vraiment améliorer l’accès des sourds à l’information», constate Jean-Marie Hallégot une fois le tournage achevé. « Lorsque les premiers cas de coronavirus sont apparus, il y a eu une sortie de psychose parmi les sourds », prend-il pour exemple. « Certains pensaient qu’il ne fallait pas aller manger au restaurant chinois ! Nous avons fait un flash info assez rapidement afin que le public ait une information fiable.»

« Les sourds voient mais certains ont des difficultés à lire les journaux »

C’est précisément ce constat qui a mené à la fondation de l’association Média’Pi!. Lors des attentats de janvier 2015, l’actuel président Raphaël Bouton et Noémie Churlet s’aperçoivent rapidement que les télévisions ne sous-titrent pas les émissions spéciales en cours, privant les sourds d’une information précieuse. L’ancienne comédienne sourde et celui qui est alors député suppléant du Parti Socialiste en Seine-Saint Denis identifient un besoin.

«On pourrait croire que comme les sourds voient, ils peuvent lire les journaux», pointe Noémie Churlet. Cependant, « les enfants sont aujourd’hui en intégration sauvage à l’école », estime-t-elle. La mauvaise connaissance de la surdité et l’inadaptation des méthodes d’apprentissage « ont des conséquences évidentes ». Elle constate amèrement que nombre de sourds comprennent mal le français écrit et regrette qu’il soit encore si compliqué de développer des écoles bilingues aujourd’hui, alors que l’interdiction d’enseigner en LSF émise en 1880 a pris fin en 1991. “Média’Pi! veut proposer de l’information à tous, en particulier aux personnes isolées du fait de la minorité de leur langue naturelle, bien sûr, mais aussi à tous dont des sourds qui sont à l’aise avec le français écrit », explique la directrice de l’association.

La ligne éditoriale de Média’Pi ! est donc « assez classique, à l’égale des médias entendants généralistes, avec une valeur ajoutée concernant les informations qui touchent la communauté sourde », décrit celle qui pilote la rédaction. Le site d’information a également ouvert son site aux contributions de ses 2130 abonnés, « inspiré par le Club de Mediapart ».

« Nous sommes partis rencontrer physiquement la communauté »

Portés par leur notoriété parmi les sourds, Noémie Churlet et Raphaël Bouton co-organisent avec des associations locales 90 conférences en France, en Belgique et en Suisse entre 2016 et 2018, aidés par deux ambassadeurs. Il s’agit de présenter leur projet « en rencontrant physiquement la communauté sourde, pour pouvoir la toucher. » Leur démarche paie : plus de 2000 personnes souscrivent un pré-abonnement et le média est lancé en avril 2018.

Les difficultés pointent lors du réabonnement : celui-ci, trop lent, met à mal le fonctionnement financier du site d’information. Quatre salariés sont licenciés en septembre 2019. « Nous avons désormais redressé la pente car nous avons été reconnus +entreprise adaptée+, ce qui donne lieu à une aide qui compense les surcoûts liés à l’adaptation des postes de travail, principalement l’emploi d’interprètes », précise Raphaël Bouton. Convalescent, Média’Pi a pu réembaucher en janvier, comptant désormais 17 salariés. « Nous allons reprendre le tournage de reportages à l’extérieur », se réjouit Chris Comendador de son côté, ce qui est important « à l’approche des élections municipales » prévues en mars.

L’équipe a également dû surmonter les réticences de la commission chargée d’accorder aux médias les avantages économiques des titres de presse. Mais en décembre 2019, Média’Pi! a été reconnu « service de presse en ligne », à l’image de Mediapart ou d’autres sites d’information..

L’objectif : atteindre 5000 abonnés

Fort de cette victoire administrative, Media’Pi! envisage la suite : améliorer son site internet, son application, et surtout atteindre les 5000 abonnés. Objectif crucial pour le site d’information, qui dépend aujourd’hui à 95% de ses abonnements, le reste de ses ressources provenant de dons de particuliers et de subventions, ce qui « garantit son indépendance », insiste Raphaël Bouton.

Dans quelques années, le directeur de la publication veut mesurer sa réussite à l’aune d’un événement sportif : les Jeux Olympiques. « Si nous parvenons à couvrir les Jeux de Paris en 2024 en langue des signes pour les sourds du monde entier on aura réussi notre pari ! ».

Article mis à jour le 05/03/2020

Un article de Laure Delacloche (Photos : © Maxime Kgozien)

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